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mardi 7 octobre 2014
par Soyouz

Jean-Yves Mitton au Mikros-cope


(Entretien avec Jean-Yves Mitton - 4 sept 2014)

Dans le cadre d’une exposition dédiée à Mikros et Photonik pour Quai des Bulles 2014 au festival de la bande dessinée de St Malo, Laurent Lefeuvre a réalisé une interview de Jean-Yves Mitton, le créateur, entre autres, du titan microscopique.

Cher Jean-Yves, le temps a passé depuis la sortie de Demain les Monstres, et la fin de votre période super-héroïque chez Lug/Semic. Entre temps, vous avez investi avec succès les champs du franco-belge. Pourtant, 25 ans plus tard, vos super-héros n’ont jamais été plus présents qu’aujourd’hui, à travers de luxueuses rééditions. Citons pêle-mêle Original Watts (l’Archer Blanc, Kronos) ; Delcourt (Mikros) et Black and White (Photonik). Qu’est-ce que cela vous fait de voir toutes ces histoires reprendre vie aujourd’hui ?

(JPEG) D’abord beaucoup de surprise parce que je ne m’y attendais pas. J’ai gardé beaucoup d’originaux, Mikros, Epsilon, enfin toute la suite de cette série aux éditions Lug, mais c’était uniquement pour garder un petit patrimoine familial, pour le transmettre à mes enfants. Je ne pouvais jamais imaginer que quelqu’un allait le rééditer. Je crois que c’est Hollywood qui a relancé tout ça. Avec l’évolution des effets spéciaux, ça a boosté toutes ces anciennes séries, ces fameux super-héros qui étaient en train de mourir au fond des placards. On peut tirer ce coup de chapeau au cinéma pour les avoir remis au goût du jour.

Vous êtes rentrés aux éditions Lug (alors éditeur pour la France des séries Marvel) à 16 ans, d’abord comme retoucheur, puis auteur-maison hyper-prolifique. On vous doit les séries Mikros, Cosmo, Kronos, Epsilon, et un paquet d’épisodes de Photonik (quand le jeune Ciro Tota croulait sous la cadence). Ajoutons à ce palmarès une histoire sublime du Surfer d’Argent, et des dizaines de couvertures pour les revues Strange, Titans, Spidey, Nova ainsi que les albums de l’Araignée et des Quatre Fantastiques. Quelle impression gardez-vous de ces 30 années folles ?

(JPEG) Tout d’abord, la période Lug n’a pas toujours été super-héroïque. J’y ai d’abord appris le métier, en tant que retoucheur. Je n’étais pas particulièrement doué, je n’étais pas un petit Mozart, et j’ai appris les trucs, les ficelles, qui fait qu’on va directement à l’essentiel. Pour faire de la BD populaire, et ce n’est absolument pas péjoratif, c’est-à-dire pour tout le monde. Il y a d’abord eu les retouches des bandes dessinées italiennes, les Western Tex Willer, Micky Ranger, Zagor, etc... Ça m’a appris à retoucher ces dessins, car il y avait la censure à cette époque là. Et ça faisait vivre jusqu’à cinq à six personnes à cette époque là. Le soir, en rentrant, j’avais 16-17 ans (avant l’armée), et je m’exerçais sur mes propres BD, en copiant, ce que j’avais retouché dans la journée. Donc c’est une période de jeunesse, presque d’enfance, qui m’a fait accéder petit à petit au super-héros, qui sont arrivés chez Lug vers 1968. Je crois qu’ils ont été les premiers en France, et peut-être même en Europe, à éditer du Buscema, du Ditko, du Romita, etc... Il a fallu les imiter, car il y avait la page blanche. Il fallait alimenter la bête. La bête ? C’est le mensuel, parfois le bimensuel, c’était ça le périodique ! Et plutôt que de mettre des articles imbuvables pour les gosses (du genre la construction d’un barrage), et bien on a commencé à remplir avec du super-héros, des petites nouvelles. Ca a été la première marche sur laquelle j’ai pu accéder. Le reste... Ca a été de la petite montée assez tranquille.

Etant rentré dans l’atelier Lug très jeune, vous l’avez dit, en tant que retoucheur, vous avez donc appris le métier sur le tas, en copiant les modèles et en apprenant ainsi les ficelles. Couplé à ça, une formation académique aux beaux-arts. On sent dans les revues d’alors (type Lug) une exigence éditoriale forte, un souci de cohérence du fond et de la forme (format, style et pagination fixes des histoires) le tout à un rythme très soutenu. Que pensez-vous de la disparition des revues, notamment au regard de la formation des jeunes auteurs ?

Je ne veux pas tomber dans la nostalgie, il faut évacuer. Il y a des formules qui ont complètement disparu, notamment le périodique, le petit format, sur papier journal, 90 grammes... Entre nous, on appelait ça « le jetable » ! C’est vous dire si nous-mêmes n’avions que peu de considération pour ce que nous faisions ! Et les éditeurs aussi n’avaient que peu de considération pour ce travail là. Mais quand même, lorsque nous avons découvert de purs chefs-d’œuvre académiques, et j’appuie bien sur le terme « académique » des planches de Marvel, avec des décors, et surtout de l’ACTION ! Parce que la BD, c’est avant tout cela : de l’action, de l’action et encore de l’action ! Comme au cinéma ! Là, nous avons découvert quelque chose de nouveau. Si bien qu’en même temps que les pavés de 1968, il y avait une autre révolution en marche à l’intérieur de la BD. Il ne faut pas oublier que la BD européenne commençait aussi à changer. C’est l’époque où Pilote quittait l’enfance pour ruer dans les brancards, devenir « Le Journal qui s’amuse à réfléchir », et pour engendrer par la suite, les rejetons turbulents que furent Métal Hurlant, Fluide Glacial, l’Echo des Savanes et quelques autres. Nous autres à Lug, on ne s’amusait pas à réfléchir... Mais à copier Marvel (rires) !

Où trouviez-vous vos idées d’histoire (littérature, souvenirs, cinéma) ?

(JPEG) D’abord, et je n’ai pas honte de le dire, nous imitions ! Les histoires type Stan Lee. D’abord le Vilain ! Le méchant. Sans vilain, il n’y a pas d’histoire possible, il n’y a pas de romanesque. S’il n’y a pas Javert, il n’y a pas Jean Valjean. Et on pourrait remonter jusqu’à Homère, et même plus loin, jusqu’à Gilgamesh. Il faut le contraire, il faut le négatif. Sans ombre, il n’y a pas de lumière. Et chez Marvel, c’en était même caricatural. Stan Lee avait trouvé une formule « A chaque super-héros, son super-vilain ». Et ce fut une escalade de vilains. Et nous, on était un peu démunis ! Il nous fallait trouver des super-vilains qui correspondraient à nos propres super-héros. Alors, on a d’abord procédé par imitation, puis peu à peu, on a francisé nos super-héros. C’était d’ailleurs une petite révolution interne, chez Ciro Tota et moi.

A propos de Ciro Tota, quand vous dites que le super-héros n’existe qu’à travers le super-vilain qui lui est adapté, comme la pierre sur laquelle le héros s’affute, c’est vous qui avez trouvé le double-négatif parfait de Photonik, puisqu’il s’agit de l’Ombre (Spidey 85 à 87) !

Oui. Ce qui a posé des questions à Ciro, car il était resté dans un univers très... Graphique ! Le méchant s’affiche avec un attirail très caractéristique (cuirasse, cape, cornes, etc...). Je lui ai demandé de pouvoir mettre en scène un méchant différent, protéiforme. Je m’étais inspiré de la physique fondamentale - ce qui est presque un euphémisme car je lis beaucoup de presse scientifique - et notamment des trous noirs, la matière noire qui occupe le cosmos à près de 90 %. Et cela reste encore aujourd’hui pour nous un mystère. Et quel challenge ! Donner une apparence à ce qui n’en a pas ! Surtout qu’il peut changer de forme à tout moment. Celle d’un building, d’un avion, d’une voiture... Ou d’un humain ! Voilà ! Pour moi, ça a été le chant du cygne de Photonik. Il y a eu quatre épisodes, que j’ai habillé de mythique, d’évangélique, pour rajouter un peu de la magie du mystère des origines. Je crois que la recette a pris à l’époque, on a eu de bons retours à la fois de la rédaction, mais aussi du public et Ciro aussi a été content, surtout que grâce à ça... Il a été moins en retard !

Vos couvertures de personnages Marvel étaient-elles vues aux États-Unis ?

Non seulement, elles traversaient l’Atlantique, mais elles étaient même supervisées par les dirigeants de Marvel ! On ne pouvait pas faire n’importe quoi, mettre n’importe qui, par exemple à côté de Dazzler dans un même périodique (NDI : C’était le cas de Mikros qui côtoyait la série Marvel Dazzler dans les pages de Titans) ! Il fallait que ce soit du même niveau que leurs séries, du moins de LEUR point de vue. D’où cette nécessité de l’imitation, du moins au début, pour leur complaire, à Stan Lee, et John Buscema, qui étaient les pontes d’alors chez Marvel sur Park Avenue. Et John Romita Sr aussi, qui supervisait la cohérence. Il fallait donc leur accord. Je n’ai pu publier mon Surfer, mes 4 Fantastiques, ou mes histoires de l’Araignée... Qu’après accord reçu (à l’époque), par télétype, où il y avait marqué « OK pour Jean-Yves ! » Et là, je rentrais chez moi, et je dessinais toute la nuit : c’était le Paradis !

Le fameux « Paradis Perdu » de John Milton, on aura noté !
Puisque vous l’évoquiez, la mythique histoire du Surfer que vous avez réalisée avec Marcel Navarro (publiée en 1980 dans Nova #25 et #26 ) montre votre admiration pour le grand John Buscema (le plus grand dessinateur de Conan et du Surfer), et j’affirme que vous y égalez le maître. Stan Lee et lui l’ont-ils vue, et si oui, qu’en ont-ils pensé ?

(JPEG) Ils l’ont vue ! Ils voyaient tout ! En bons Américains, ils faisaient attention à tout ce qui concernait le marketing, l’imitation (souvent servile), le copyright, etc... Il fallait être absolument dans leur système de pensée, capitaliste, et aussi la gloriole super-héroïque. Il fallait leur ressembler. Mais après, il y a eu une dérive, y compris de la part des éditeurs. En France, ils ont compris qu’on pouvait nous laisser un peu la bride sur le cou. Ce qui a permis à Ciro de créer des personnages plus intellectuels, avec beaucoup d’introspection. Photonik était un personnage cérébral. Moi j’ai pu importer mes super-héros en France ! Et les Américains n’ont rien trouvé à y redire, car les chiffres de vente étaient bons ! Donc ils s’y retrouver aussi !

Mais vous avez quand même choisi de prendre des pseudos Yankee, Ciro Tota et vous-même, devenant ainsi Cyrus A Tota et John Milton !

C’était à la fois de leur part, une sorte de caution : « Ca vient des États-Unis, donc c’est bon ». Comme Sergio Leone qui se faisait appeler Bob Robertson, ou Johnny Hallyday (Jean-Philippe Smet). On a été obligé d’utiliser ces pseudos pendant deux ans ! On a arrêté, ça devenait ridicule. Même auprès du fisc, ça devenait très très embêtant. Il y avait donc la caution de la qualité Américaine, comme aujourd’hui avec les séries-télé ou les films. Mais c’était aussi une servitude car on se pliait à des codes, une civilisation qui n’était pas la nôtre, même si nous en sommes très inspirés. Je vois autour de moi tous ces T-shirts écrits en Anglais, il n’y a rien à faire, ils sont là, comme les Romains qui ont envahi toute l’Europe avec le latin. Et bien c’est un peu ça qui nous est arrivé aussi je crois.

Le fameux graffiti « ROMANS GO HOME » visible sur un mur dans le film « La Vie de Brian » des Monty Pythons !

Voilà ! Alors on peut les pasticher, d’ailleurs c’est ce que nous faisons, puisque nous les imitons.

Je voudrais revenir à votre Silver Surfer (paru dans Nova). A maints égards, on peut considérer cette histoire (restée depuis inédite pour d’inextricables questions de droits) comme votre chef-d’œuvre : sans doute porté par la conscience de pouvoir animer l’un des plus beaux personnages de Marvel, vous mettez le paquet à tous les niveaux, en plaçant le Surfer face à la misère du monde (guerre, famine, égoïsme, nationalisme). On y sent votre colère face au carnage commis par l’humanité envers elle-même. Rêvons un instant. Si vous étiez investi d’un tel pouvoir, que changeriez-vous en premier ?

Mais quelle question ! Quelle colle ! Sans revenir à Balzac, c’est la Condition Humaine ! Le Bien ou le Mal, l’altruisme ou l’égoïsme ! Franchement, je ne peux pas répondre à ta question ! C’est trop vaste ! On touche à la philosophie, là ! Et pourtant ce n’est pas inintéressant !

Il me semble que c’est là le principal intérêt des super-héros : celui d’émettre des hypothèses. « Et si je pouvais faire ci, et si je pouvais décider de ça »... Voilà ce qu’ils nous amènent comme champs des possibles en terme de réflexion ! Ajouter une nouvelle donne au monde tel que nous le connaissons.

Que ferais-je de mes propres pouvoirs... Je crois que nous avons tous des pouvoirs ! Nous pouvons nous dépasser ! Chaque jour ! Aller au-delà de notre propre standard ! Il y a des exploits humains EX-TRA-ORDINAIRES ! Et je ne parle pas du sport, ou du foot, ou autre connerie (excuse-moi !). Donner une pièce à un mendiant, servir une ONG ou une Association. Tout ça, c’est déjà servir les autres, sans rétribution, récompense immédiate, et illusoire la plupart du temps. Quelle est la place du super-héros là-dedans ? C’est incommensurable ! Ou alors on tombe dans l’évangélisme, ou le messianisme. C’est le cas du Surfer ! C’était un personnage messianique !

Donc envisager le « Super », non pas comme « dépassant l’Homme », mais par opposition à « Ordinaire » ! Se dépasser soi-même, s’étonner de soi, et tendre, non pas vers l’Absolu, mais vers une forme de mieux, c’est bien ça que vous nous dites ici ?

C’est le pouvoir, à la fois le plus difficile, mais aussi le plus admirable ! Je n’en connais pas d’autre !

C’est une belle réponse, surtout pour quelqu’un qui pensait ne pas en avoir !
Dans Titans n° 100 (mai 1987) vous relevez que Mikros, Saltarella et Big Crabb s’éloignaient peu à peu des buildings de New-York pour vivre des aventures en Europe (Venise, Provence, puis Lyon). Pourriez-vous imaginer franchir le pas, et créer une série de super-héros avec des personnages Français ?

(JPEG) Ah oui ! Je réponds radicalement oui ! C’est faisable, et dans un cadre totalement français ! Même si le genre est imprégné de l’influence américaine ! Je rappelle que sans leur influence, le franco-belge aurait eu beaucoup de mal à évoluer ! Regardez Astérix, par exemple. Au départ, ce n’est qu’une imitation servile de Grincheux de Blanche-Neige ! Allez-y ! Vous allez voir ! Il suffit de lui rajouter une moustache et un casque Gaulois, et vous avez le petit râleur français-type ! Ce n’est pas en vouloir à Uderzo ni à tous les autres ! Nous avons tous des maîtres, et nul ne part de rien. La création Ex-Nihilo, ça n’existe pas. Et c’est parfait. Le tout est de commencer à dévier. Et on retombe sur ta question. Comment faire des super-héros Européens... Pour ne pas dire Latins ! Car nous sommes des Latins,... Ou Celtes, si tu veux ! En tout cas plus que des Anglo-Saxons. Nous avons la culture gréco-romaine et judaïque, qui nous a offert des Super-Héros extraordinaires ! Moi-même ai essayé de mettre en scène Gilgamesh ! Les mythologies, méditerranéennes ou du Golfe Persique... Il y a de quoi choisir, et à foison ! Sans tomber dans un nationalisme imbécile, style Vercingétorix et compagnie. Il y a matière. Et puis il y a le décor ! Nous habitons un continent incroyable, et puis nos ingénieurs y ont accompli des choses incroyables ! Nous venons de visiter un Musée de l’Aéronautique qui en atteste (NDI : Musée de l’Aviation à Rochefort). On peut même reprendre la carte postale : La Tour Eiffel, le Paris de Montmartre des années 30, la Provence, etc... Pourquoi Mikros et ses comparses n’ont pas été directement désignés comme français ? C’est par pure imitation du modèle américain Marvel ! Si j’avais pu, j’en aurais fait des Français, né à Marseille, Lyon... Ou Rennes ! A l’époque, c’était interdit.

Durant la période de vos « Sup’Héros Lug », Ciro Tota et vous avez été les deux seuls à emboîter le pas des séries US en France. Vous avez même longuement collaboré avec Marcel « Malcolm Naughton » Navarro (co-créateur avec Chott du mythique Fantax). A-t-il été question de traduire vos séries aux États-Unis ?

(JPEG) Je ne cache pas que j’ai eu plusieurs propositions. Mais les Américains, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, ont des contrats léonins. Et cette part de lion, c’est à la boîte qu’elle revient. Si j’avais signé avec eux, la part qui nous serait revenue, à moi ou Ciro, aurait été proprement ridicule, et nos personnages ne nous appartiendraient plus ! Il fallait les transformer physiquement, leur donner de nouveaux costumes, de nouveaux comportements, etc.
Alors j’ai dit non. Peut-être qu’aujourd’hui, si j’avais 25 ans (j’en approche des 70 !), j’aurais peut-être dit oui.
La conquête du Nouveau Monde, quoi. Mais pour moi, aujourd’hui, le Nouveau Monde, c’est la bande dessinée, dans mon pays. Ce n’est ni du nationalisme, ni du conservatisme, mais tout simplement du protectionnisme. Tout comme eux le sont, bien plus que nous d’ailleurs.

Vous n’avez jamais caché que les Super-héros n’étaient pas forcément votre genre de prédilection. « Tout dans les muscles, rien dans la braguette ». On connaît votre apport au Western, notamment Tex Willer. Lisez-vous encore du comics ?

Je vais vous faire un aveu : je ne suis pas un grand lecteur de comics. Je n’ai été lecteur pratiquement que de Tintin, Franquin, Tarzan (Hogarth, et avant encore : Foster, Raymond). Sans ces derniers, pas de John Buscema ! Les Maîtres ! Toujours revenir aux Maîtres ! Alors non, je ne lis pas de comics. Je me tiens quand même au courant, par professionnalisme, aussi les bouquins des copains. Mais je n’en lis pas également par protectionnisme : Je me protège ! Je ne veux pas être trop influencé : on tombe vite dans le plagiat !

Grâce notamment aux multiples adaptations de comics au cinéma et à la télé, il y a actuellement un engouement sans précédent pour les super-héros. Même les radios culturelles, les magazines d’Art Contemporain ou d’Histoire, traitent ce phénomène, qu’ils présentent comme une sorte de Panthéon moderne. En tant que créateur de super-héros, comment vivez-vous cette période du « tout super-héros » ?

Je passe un peu à côté. Ça ne m’impressionne pas. Le super-héros est un véhicule qui permet de passer des idées, des émotions, des rêves. Qui n’a jamais rêvé d’être un super-héros ? Pas forcément Dieu, mais un de ses Anges, du moins, et qui disposerait de ses pouvoirs pour infléchir le monde. On n’est pas loin du Diabolique, de la Tentation Diabolique. Ainsi, parfois, tous ces muscles me font peur. J’ai également peur que notre latinisme, plus intellectuel, soit atteint par cette Tentation de la force. Je me dis que toute cette invasion super-héroïque masque, recouvre, des productions historiques, par exemple, comme il y a chez nous. Les Américains ne font RIEN d’historique ! Pas même de Western ! Alors oui, ça m’effraie un peu, je dois dire. Peur mais pas épouvanté.

Aujourd’hui, avec le recul, aimeriez-vous revenir à ce type d’histoires courtes, avec publication en kiosque, et tout ce que ça implique, comme un retour plus rapide des lecteurs ?

De la nostalgie, c’est certain. Par contre, je ne crois pas à ce retour du périodique. L’époque est celle de l’immédiateté ! La télé a débordé le kiosque, comme internet déborde aujourd’hui la télé. Nous sommes dépassés, nous n’avons pas le temps de digérer toutes ces infos, dont nous ne sommes plus que des consommateurs. Alors revenir à ce mode de diffusion, à la fois plus proche et plus lent... Personnellement, j’aimerais ! Revenir à des histoires qui se lisent entre deux stations de métro... Et qui se jettent !
Comme les mangas : l’artiste « jette » ses douze pages par semaine, pages qui vont être lues, puis laissées ! Mais quel auteur est capable de faire 12 pages par semaine ? Et il n’y a plus tout ce truc de consultation de l’éditeur, du diffuseur, des goûts du marché, etc... Au moins à l’époque, on s’en foutait pas mal ! Il fallait aller VITE et mettre ses tripes sur la table. Comme un coureur de cent mètres !

Vous qui êtes passé du style rond de vos débuts (Pim Pam Poum, Sammy, Popoff ...) vers un style plus réaliste pour le western puis le super-héros, avez prouvé que vous pouviez changer de style. Après plus de 50 ans au service de la bande dessinée, aimeriez-vous encore explorer de nouveaux territoires graphiques, de nouveaux univers ?

(JPEG) Je ne pense qu’à ça ! Pas à me dépasser - disons-le, c’est fini, et je reste un artisan modeste. Mais même encore aujourd’hui, je vais vers tout ce qui m’intéresse ! Du super-héros, parce que le marché en demande en ce moment, mais aussi de l’érotisme. Allez ! Disons-le : de la pornographie ! Parce que nous sommes en démocratie. De plus, je signe de mon nom ! Je n’ai aucune honte ! Vous aimez ou vous n’aimez pas. Et si demain on me demande de faire du Robin des Bois, ou Blanche-Neige façon Disney, je le fais ! Pas de souci ! Mais aujourd’hui, c’est surtout le diffuseur qui semble dicter l’offre. Pas le public. Qu’ils disent de faire ci et PAF ! Tout le monde va suivre ! Il y a eu les dinosaures, comme le Western avant dans les années 50. Et ben, moi, je ne vais pas faire du sous-Gir ! Il y a déjà Gir ! Alors je préfère faire du « Sur-Mitton » !

Hogarth disait à ses élèves qui copiaient les tics de Frazetta « Be a first rate yourself, rather than a second rate Frazetta » (Soyez des vous-mêmes de premier ordre, plutôt que des Frazetta de seconde zone !).

Pas mal ! Je complèterais ta maxime avec une autre de César : « Il vaut mieux être premier de son village que deuxième à Rome ! » Mais là, on tombe dans l’arrogance. Plus simplement, il faut savoir se lever le matin pour défricher cette matière encore inconnue, et qui s’appelle la création ! Tout simplement la création ! Et une fois que c’est fait, se coucher le soir avec la satisfaction de se dire : voilà, c’est fait ! Le prochain bonheur sera de se lever le lendemain et de connaître le cadeau d’une nouvelle page blanche à remplir ! Comme les explorateurs du XVIe siècle, dévorés de scorbut, de fatigue, mais avec la conscience d’une île nouvelle au loin devant eux. Et bien c’est ça, la création ! Je souhaite à tous d’avoir une page blanche pour avoir à la remplir de ses fantasmes, quels qu’ils soient !

Voilà peut être le point commun entre le Western (qu’y a-t-il derrière l’horizon ?), le créateur toujours en recherche, mais jamais arrivé, mais aussi l’homme de Foi, dont le chemin est la raison d’être, pas le point d’arrivée, qui s’éloigne de soi à mesure qu’on tend vers lui.

Voilà. Ça peut être une houlette, ou un bâton de pèlerin. Je ne suis pas croyant pourtant !

J’aurais juré que si ! Quand on voit le nombre de références religieuses qui parsèment vos œuvres : Hommes de Dieu, thèmes messianiques, présence de la Bible, ou citations de la Bible...

J’aime l’Homme ! Ses qualités, sa gloire ! Mais comme j’aime la tolérance, je n’aime pas les Dieux, je n’aime pas l’idée même du Dieu, c’est-à dire celle du Magister, du thaumaturge. J’aime l’idée que l’Homme soit son propre maître. Et je me sers tout simplement des écritures, quelles qu’elles soient, que ce soit le Coran, ou Zarathoustra, la Mystique, la Philosophie, et donc la religion, même si je suis totalement incroyant.

L’an dernier, vous avez remis le couvert pour les éditions Delcourt, en orchestrant la rencontre jusque là inédite entre Mikros et Photonik (L’Ombre et la Lumière - Delcourt). Quel effet ça fait de retrouver ces vieilles connaissances ?

Franchement, j’étais pas loin de verser une larme ! Retrouver la page blanche et ressusciter (encore un mot issu de la religion !) ces personnages. Rien ne se serait fait sans la complicité de mon ami Ciro Tota, que j’ai consulté. Il m’a donné le feu vert, et Delcourt aussi. Alors tout commence autour d’un pastis, et d’une partie de pétanque ! J’aimerais que les artistes d’aujourd’hui partent de ce genre de situation. Un repas, entre amis, autour d’un tilleul, un peu à la Astérix (NdI : Jean-Yves décrit ici l’endroit exact où nous nous trouvons au moment de cet entretien à Rochefort). Et tout à coup arrive quelque chose de surnaturel. Et donc du super-héros ! Mais pas forcément Brooklyn. Ni même Paris, d’ailleurs. On peut trouver des histoires à raconter dans les petites banalités du quotidien.

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Aussi parce que le super-héros porte déjà en lui cette part de fantastique, du simple fait de ses pouvoirs surnaturels. Il est donc incongru, voire néfaste au crédit de l’histoire de trop surenchérir par d’autres éléments par trop éloignés du réel.

Surtout qu’à partir du banal, du domestique, du quotidien, il ne faut pas beaucoup pour émerveiller ! Inutile d’une débauche de pyrotechnie pour intriguer, bien au contraire ! J’en reviens aux Évangiles. La multiplication des pains a marqué les esprits jusqu’à nos jours ! C’est pourtant un geste qui n’a rien d’extraordinaire ! N’importe quel boulanger ou vigneron peut l’accomplir ! Il suffit qu’un ami arrive avec une caisse de vin, et il accomplit là un geste christique ! Pourtant, c’est un geste d’ami. Et il accomplit là un petit miracle. Un petit ordinaire devenu super. Voilà un acte à la portée de chacun, sans rêver de porter une cape rouge pour s’envoler à travers le ciel !

En tant que lecteur, je rêve de vous voir raconter votre expérience d’auteur en bande dessinée, à la manière d’un Will Eisner (le Rêveur). Avec la maturité, un Mitton intimiste, voire autobiographique serait-il de l’ordre du possible ?

Parler de soi, il y a toujours une forme d’arrogance. MES souvenirs. Mon expérience. MOI, MOI, MOI ! Je préfère en passer par des personnages pour parler de moi. C’est donc le rôle de ces marionnettes de papier. C’est aussi le rôle du romancier, du dramaturge...

Ne serait-ce que pour la valeur du témoignage, pour que les plus jeunes qui s’y intéresseraient puissent connaître le fonctionnement de ces rédactions qui produisaient les magazines Strange et autres !

Certes, mais chaque mois il y a tant de nouveautés, de tablettes, de je ne sais quoi ! Alors pourquoi encombrer les jeunes avec ces vieilles histoires ! Quand mon père ou mon grand-père racontait des histoires, je prenais certes note, mais je n’en faisais pas un culte non plus. Après, ces histoires infusaient et ressortaient sous forme de récit, d’articulations entre différents personnages de mes fictions. De Molière à Shakespeare, tous ont procédé ainsi. Mais parler de soi comme sujet... Franchement ? Non !

Il ne nous reste plus qu’à remercier Jean-Yves Mitton pour ce (long) temps accordé à répondre à nos questions. (NdFC : Oui, un grand merci à Jean-Yves Mitton, mais aussi à Laurent Lefeuvre pour cet entretien)

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Suite : Au Festival Quai des Bulles de St Malo, où une exposition « Mikros/Photonik : Les Super-héros Français des années 80 » présentera près d’une centaine d’originaux de Ciro Tota et Jean-Yves Mitton.
A noter également le temps fort du samedi matin : Conférence/table-ronde sur Lug, en présence de Mitton et Tota, entouré d’un panel choisi. (Salle Maupertuis - Palais du Grand Large - 11h-12h30)

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