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mardi 1er février 2011
par Christophe Colin

Interview Jean Depelley - Partie 3


Pourriez-vous nous présenter rapidement la loi sur la protection de la jeunesse de 1949, la situation politique de cette époque et la façon par laquelle la censure a pu être appliquée ? Qu’est ce qui vous a donné envie de réaliser le film Marvel 14 : les super-héros contre la censure avec Philippe Roure et comment vous êtes-vous investi dans ce projet ? À l’origine, ce film durait 26 minutes et dure maintenant 52 minutes. Quelles sont les différences entre le documentaire initial et final ?

(JPEG) Concernant Marvel 14, les super-héros contre la censure, tout est venu de Philippe Roure. Il a contacté Metaluna Productions avec un dossier pour une fiction nommée M14, un polar noir racontant un rendez-vous qui tourne mal entre truands pour négocier un exemplaire du mythique Marvel n°14 des éditions Lug. Mais c’est une autre histoire... Le producteur Fabrice Lambot nous a aussitôt mis en contact, Philippe et moi, en raison de mes contacts dans le monde de la BD et de ma collaboration à Strange. Nous avons un peu remanié le scénario de la fiction et le film M14 sera tourné par Philippe en 2011.

C’est pendant cette collaboration que Fabrice Lambot a eu l’excellente idée de nous demander un documentaire sur le même sujet, que nous avons co-réalisé ensemble... J’étais évidemment très heureux de parler de ces sujets qui me passionnent et de pouvoir militer pour ma cause : la défense de la culture populaire... Pour revenir au contexte historique, ce Marvel n°14 aurait dû sortir en 1971, mais la commission de censure établie par la loi du 16 juillet 1949 a décidé de l’interdire aux mineurs. Les éditions Lug ont donc arrêté le titre et le numéro n’est jamais sorti, devenant un véritable Graal pour collectionneurs de BD.

J’ai d’ailleurs personnellement recherché ce numéro quand j’étais plus jeune et je connais très bien le fan ayant réalisé une édition pirate de ce magazine il y a quinze ans... Pour en revenir à la loi de 1949, c’est une loi en 14 articles ayant régi le monde de l’édition dans sa globalité (les publications pour la jeunesse pour les 13 premiers articles et les publications adultes pour le 14eme). Elle définissait les caractéristiques que devaient avoir les publications d’après-guerre, sous peine d’être frappé des trois interdictions : interdit aux mineurs (et dépendant de l’article 14), interdiction de publicité et interdiction d’affichage. Cette loi a été adoptée par le gouvernement tripartite de De Gaulle... En fait, son but était de privilégier une production nationale contre les importations américaines, belges ou italiennes... et pour cela, les parties politiques au pouvoir, qu’ils soient de gauche (avec les communistes) ou de droite (avec certains mouvements catholiques) s’y entendaient très bien...

Concernant le documentaire Marvel 14, les super-héros contre la censure, Philippe et moi avons d’abord réalisé une version de 26 minutes que nous destinions aux chaînes télé et qui est passée au festival d’Angoulême en 2010. Elle est axée sur ce fameux numéro des éditions Lug et suit notre enquête pour établir les faits, à savoir si ce numéro existe ou non. La partie historique de la censure y est très peu développée. Nous avons alors décidé de faire une version plus longue, replaçant cette anecdote dans un contexte plus général, en développant la partie consacrée à cette loi, à la BD en général, au contexte politique et en expliquant l’évolution des mentalités jusqu’à aujourd’hui.

Nous couvrons ainsi aussi bien le champ historique, politique que sociologique... On y prend plus le temps, on montre des retouches effectuées par les ateliers Lug... C’est donc de la version définitive du documentaire qu’il s’agit. Cette version tourne dans les festivals (L’Étrange Festival, Les Utopiales...). Nous avons fini la version anglaise et sommes actuellement en pourparlers pour la vendre à des chaînes télé. Une édition DVD devrait sortir en 2011. Par ailleurs, des extraits de cette version seront diffusés au printemps prochain à l’occasion d’une exposition au centre Pompidou consacrée à la censure dans la presse de l’après-guerre.

Vous avez écrit des scénarios de bandes dessinées comme Megasauria avec Jean-Marie Arnon ou Galaxy Green et ShieldMaster avec Reed Man. Comment se passent vos relations avec les dessinateurs ? Comment vous répartissez-vous le travail ? Les deux derniers exemples cités sont les créations respectives de Jack Kirby et de Joe Simon, les créateurs de Captain America. Pas trop dur de marcher dans les pas de vos idoles ? Au vu de ces grands noms légendaires, vous êtes-vous infligé un plaisir ou une pression supplémentaire ?

(JPEG) Ce qui est formidable avec les dessinateurs, c’est que les relations de travail sont toujours très différentes ! Avec Jean-Marie, nous discutons d’une façon générale des événements à raconter... et mes indications écrites sont souvent succinctes, une planche étant résumée en quelques lignes (une par case au moins). Mais parfois, il ne respecte pas mes consignes ! Pour donner un exemple, Jean-Marie a tué Nautile, un personnage clé de Megasauria, à la page 42 du premier tome, ce que je n’avais absolument pas prévu ! Bon, Jean-Marie est un storyteller accompli et, ma foi, ce n’est pas bien grave puisqu’on finit toujours par aboutir à autre chose, d’au moins aussi intéressant... Quant à Reed, c’est plus un artiste expressionniste. Il aime dramatiser une scène par des personnages aux positions kirbyesques improbables mais hautement jubilatoires et fonctionnelles. Reed me demande des scénarios découpés très détaillés. J’aime aussi travailler de cette façon...

(JPEG) Concernant Galaxy Green, Spider Spry ou ShieldMaster, j’étais effectivement très content de marcher sur les traces de Simon & Kirby. Kirby est mon maître absolu et j’ai beaucoup d’admiration pour Joe Simon... Néanmoins, on ne peut pas dire que les cahiers des charges étaient très lourds sur ces projets. En Fait, Kirby n’a réalisé que deux planches de Galaxy Green, sans se donner la peine de développer quoi que ce soit concernant les personnages principaux. Quant à ShieldMaster, Jim Simon a envoyé le dessin du costume de Joe et un pitch succinct d’une page avec ce qu’il envisageait comme contexte, et sur lequel j’ai modifié un certain nombre de choses... Tout cela pour dire que le matériel de départ n’était pas vraiment une entrave à ma créativité. Par contre, j’admets aimer travailler de cette façon, en collaboration. Une fois le premier traitement de ShieldMaster écrit, Jim a souhaité modifier des choses, ajouter certaines idées et c’était vraiment très intéressant à faire... C’est aussi ce que je fais pour le cinéma, avec Fabrice Lambot et cette synergie me plaît bien... Pour Galaxy Green, que j’espère bien continuer un jour, mon scénario a reçu l’aval de Lisa Kirby, la fille de Jack, de Mark Evanier et Steve Sherman, les co-créateurs du concept avec Jack, auxquels nous avions envoyé le projet, toujours pour des raisons éthiques... Donc, non ce n’était pas contraignant, mais plutôt rigolo !

Vous participez à des magazines comme Métaluna, vous avez écrit des articles pour le Jack Kirby Collector, écrit ou coécrit des scénarios de films comme Dying God, Le sang du châtiment ou M14. De quoi êtes-vous le plus fier ? Quels sont vos projets et vos souhaits pour l’année 2011 ?

(PNG) Oui, mon emploi du temps est assez éclectique... J’ai parfois des satisfactions dans ma quête pour la reconnaissance de la culture populaire. En ce moment, cette culture semble triompher puisque les personnages apparus dans différents médias (pulps, feuilletons radio, comic books, BD...) sont devenus des licences et se retrouvent déclinés sur de nouveaux supports à haute valeur ajoutée (série télé, cinéma, jeux vidéo...). Les artistes créateurs ont maintenant leur place dans les galeries d’art et cela me réjouit vraiment ! Malgré tout, il ne faut pas baisser les bras car l’inculture progresse à grand pas... La masse d’informations à disposition devient un frein à la propagation même de la culture et la jeune génération est souvent plus "consommatrice" qu’esthète...

Certains jeunes ne savent même plus quoi choisir : ils sont face à un banquet qui regorge de plats variés et exotiques et ne savent pas quoi prendre... et parfois ils ne goûtent plus à rien. C’est quand même un comble ! Malgré tout, je suis heureux de contribuer à faire rentrer Jack Kirby au musée Pompidou grâce à Marvel 14... C’est la revanche de la culture populaire face à une certaine intelligentsia élitiste adepte de la l’Art Contemporain et méprisante du reste... Concernant mes articles, je suis satisfait de ce que l’on fait avec la revue Métaluna.

(JPEG) Métaluna est réalisée par une équipe très compétente, dont Jean-Pierre Putters, Fabrice Lambot, Dr Freakman X, Lionel Faucher..., l’écriture et la mise en page sont très soignées et il me semble que l’on n’est pas loin de but recherché : faire de cette revue un petit bijou intemporel et bizarre consacré au cinéma de genre, à l’instar de Midi-Minuit Fantastique ou de Fantastyka... Toujours pour mes articles, la revue The Jack Kirby Collector m’a nominé comme étant l’une des cinquante personnalités influencées par Kirby et cette distinction reste pour moi la plus grande récompense de mes années de recherche sur le King of Comics... Une palme à Cannes ne m’aurait pas fait plus plaisir ! Maintenant, en ce qui concerne les scénarios de films, j’attends beaucoup de 2011, qui devrait être l’année de la production du Pénitent, le plus beau projet cinéma développé par Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters. J’espère sincèrement qu’il en sera ainsi car l’histoire est tout simplement magnifique et le film devrait être formidable... Croisons les doigts ! De toute façon le plus beau projet sera toujours devant moi...

Dernière question : quelle est la question que vous auriez aimé que l’on vous pose ? Quelle aurait été sa réponse ?

Euh... Peut-être quel genre d’histoires j’aimerais écrire, en dehors de toute contrainte éditoriale, de production, etc... Même si j’aime lire et écrire des histoires de super-héros, faire de la science-fiction et du fantastique, j’aimerais bien avoir le temps de pousser d’autres projets qui dorment dans mes tiroirs et d’écrire des choses plus "classiques" et personnelles. Par exemple, j’aimerais faire un album d’aventures dans le style franco-belge... Je voudrais faire des drames psychologiques réalistes (mais certainement plus dramatiques et échevelés que ceux d’Eric Rohmer, faut pas pousser quand même !). En fin de compte, je voudrais varier les plaisirs et m’essayer à d’autres choses, me lancer des défis, me mettre en danger... Bref, continuer de m’amuser !

Merci à Jean Depelley pour sa gentillesse et sa disponibilité et à Jocelyn Talureau du fanzine Présence d’Esprits pour la prise de contact.

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