Amanda Waller s’est plantée dans les grandes largeurs en essayant de contrôler Hugo Strange et le Psycho-Pirate. Le premier a déclenché une véritable peur panique à Gotham (cf La Nuit des Monstres) . Le second a trouvé refuge sur l’île de Santa Prisca, actuellement dirigée Bane, l’homme qui a brisé Batman par le passé.

Waller s’est plantée donc et Batman a besoin du Psycho-Pirate pour aider la pauvre Gotham a mieux gérer ses pouvoirs. L’alliance temporaire est donc obligatoire et Batman va singer le Suicide Squad en faisant appel à quelques locataires de l’asile d’Arkham. Tout d’abord, Arnold Weksler aka le Ventriloque qui s’est assagi depuis que sa poupée Scarface a disparu; Ben Turner, le Tigre de Bronze, ancien membre de la Ligue des Assassins; Poli et Chinelle, un couple un poil à la ramasse mais physiquement compétents ainsi que Selina Kyle, une Catwoman enfermée à Arkham pour le meurtre de 237 … disons … innocents (mais pas vraiment).

Batman a bien entendu un plan infaillible pour entrer à Santa Prisca, choper le porteur du masque et ressortir, vivant de préférence. La grande question étant: est-ce que Batman peut se fier à une équipe dont chacun des membres n’a pas de bombe dans le crâne comme le protocole de Waller l’exige ?

Ce deuxième arc scénarisé par Tom King est pour moi un désagréable voyage de montagnes russes alternant bonnes et mauvaises idées. On part déjà du principe que Waller est imparfaite et qu’elle se soit faite doubler par deux vilains pas particulièrement connus pour être des pros insaisissables est difficile à avaler, sans parler du protocole mentionné plus haut. Ensuite, il y a les personnages impliqués dans l’histoire. Si je comprends l’utilité du Tigre de Bronze, du Ventriloque voire de Catwoman, l’apparition de Poli & Chinelle, en ersatz à deux balles du couple Joker / Harley Quinn est complètement incompréhensible. En allant voir ici (http://batman.wikia.com/wiki/Jewelee), vous en saurez un peu plus sur le couple. Mis à part leur ancienne relation avec le Tigre de Bronze au sein d’une précédente  version du Suicide Squad, ni leur censée valeur auprès de Bane, ni leurs compétences reposant surtout sur des gadgets  ne semblent véritablement intéressantes dans le scénario. Sont-ils ici pour apporter une touche comique ? Si c’est le cas, c’est tout simplement hors de propos (le message de King va vraiment porter sur le cérébral et les sentiments) et loupé.

Reste Batman. C’est simple: sans explication de texte, je n’aurais pas compris certaines scènes de cet arc. Son arrivée ouverte et provocatrice avec des phrases répétées qui ne concernent pas les personnages que Batman rencontre est très étrange. On se dit qu’il y a anguille sous roche mais au final, non. Peut-être est-ce un mantra destiné à non seulement supporter l’attaque prévue de Bane mais aussi à s’auto-réparer. Ca ne sera jamais expliqué. Du coup, je me suis demandé comment Batman pouvait encore se mettre debout, pourquoi il donnait des coups de poings dans le mur de sa prison et surtout quelle était la signification de la splash-page dont l’orientation était déjà complexe. Hé bien, figurez-vous que Batman est maintenant capable de se remettre le dos en place après que Bane le lui a cassé. Alors certes, cette fois-ci, point de Venin mais j’attendais plus de Bane qu’un simple déplacement de colonne vertébrale, ce qui ne dérange pas son ennemi. Vous me direz que Batman arrive tout naturellement à esquiver les balles d’une dizaine d’ennemis le mitraillant de front sans aucun obstacle et on aura compris que ce sont les moments « über-Batman » de l’arc.
Cependant King ne s’arrête pas là. Après un faux cliffhanger qui fonctionnait peut-être mieux dans une parution mensuelle, le scénariste demande à Batman, pourtant placé juste au dessus de la salle du trône de son ennemi, de faire le tour de la base pour rentrer par la porte alors qu’il y a une grille d’aération qui n’attend qu’un bon coup de pied viril pour être défoncée. Les joueurs d’Arkham Knight et de ses suites savent bien que Batman est un expert dans le domaine alors pourquoi ? Mais pourquoi Batman prendrait-il dix bonnes minutes pour rejoindre le lieu des combats alors qu’il pourrait y aller en un clin d’oeil ?

C’est parce que, mesdames, messieurs, le scénariste va nous proposer quelque chose d’assez particulier et d’intéressant à ce moment précis, à savoir une correspondance virtuelle entre Batman & Catwoman. Là est le vrai bon point de l’histoire, l’intérêt de tout cet arc. Tout le reste autour, c’est du décorum pour faire passer la pilule. D’abord, il y a ce titre qui va apporter un éclairage particulier sur Bruce Wayne. Pour King, l’un des axes de son Batman, c’est que le héros est détruit et qu’il cherche à mourir lui aussi mais en accomplissant une cause noble qui le ferait briller aux yeux de ses parents. Catwoman (dans cette version probablement issue de l’univers New52) est elle aussi dans une situation sans issue et leur collaboration ne peut être que fugace mais salutaire, des poches d’oxygène nécessaires pour accomplir ce qu’il faut par la suite. En nous exposant le héros comme un personnage maudit, enfantin et se sachant condamné, King donne une orientation particulière à son héros qui, du coup, cherchera peut-être une issue plus constructive en fin de run.

Et puis, il y a le travail de Mikel Janin, un dessinateur qui a tâté de l’univers DC depuis sa version New52 et qui arrive avec des planches qui sont tout bonnement superbes. Ce qui me ravit, ce sont particulièrement les personnages sans masques. L’expressivité, la variété des visages, la finesse des traits, on aurait presque envie que les costumes n’arrivent jamais, d’autant que la colorisation de June Chung apporte encore plus de qualité. Ceci étant, quand la partie à Santa Prisca démarre, on n’en prend pas moins dans les mirettes. C’est efficace, musclé, parfois original dans la mise en scène (le passage de Catwoman et du Ventriloque dans les sous-sols de l’île). Reste cette fameuse scène de remise de dos en place et un passage elliptique entre les épisodes 9 et 10 qui est vraiment mal fichu: à la fin de l’épisode 9, Batman a son costume en lambeaux et dès le début de l’épisode 10, hop, il est tout neuf.
Il y a à la fois la pertinence du travail du dessinateur, espagnol donc pas forcément complètement en phase avec les scénarios qu’on lui apporte, et surtout le travail du responsable éditorial qui semble avoir complètement quitté le navire tellement ces erreurs sont celles de débutants dans le monde de la bande dessinée. Vous me direz que ce sont des broutilles et vous aurez raison mais à partir du moment où ça me fait sortir de l’ambiance, je suis obligé d’en parler.

Je Suis Suicide apporte donc des morceaux essentiels pour la compréhension de ce nouveau Batman. Mais en essayant d’enrober ce message très personnel dans un récit d’action, l’équipe créative dans son ensemble rate largement son coup. On verra ce que King va proposer sur les numéros de transition puis l’arc Je Suis Bane.

Publication française dans la revue kiosque Batman Rebirth #04-06 ou dans Batman Rebirth #02 en librairie aux éditions Urban Comics.