Le soir d’un 26 juin, il y a presque 25 ans. Deux mêmes histoires, deux destins différents. Si Bruce Wayne est devenu le justicier masqué de Gotham, un autre orphelin est devenu un tueur à gages, n’hésitant pas à tuer des représentants de l’ordre, sous le nom de Wrath. Aujourd’hui, Grayle Hudson l’engage justement pour tuer le meurtrier de son père, qui était l’un des chefs de gangs de Gotham. La cible est Gordon, ce qui permet à Wrath d’assouvir également une vengeance personnelle, puisque le commissaire serait le policier qui, en essayant d’arrêter son père après un vol, a tiré sur ses parents sous ses yeux.
Après plusieurs tentatives ratées de justesse, Batman décide donc de protéger Gordon en l’enfermant dans un lieu inconnu, mais Wrath est tenace et en recoupant quelques informations, il découvre que Bruce Wayne et Batman ne font qu’un et qu’il est son double inversé. Il détruit les pierres tombales des parents Wayne, blesse grièvement Alfred et enlève Leslie Thompkins le soir du 26 juin. Le commissaire n’a plus d’autre choix que de se livrer et arrive à s’en sortir grâce à son gilet pare-balles. Le combat qui suit entre les deux adversaires surentrainés s’achève par la mort d’un Wrath enflammé tombant du toit, devant Thompkins, des passants et surtout Grayle Husdon qui était devenue la petite amie du tueur de flic.

Et finalement, personne ne connaîtra le nom de ce vilain (Wrath, colère ou courroux en français), ni même pourquoi il tuait des représentants de l’ordre et qu’il voulait absolument éliminer Gordon. Batman ne se rend pas compte de la portée de sa tirade que quand il évoque la citation de Thomas Henry Huxley, Le joueur qui me fait face, il ne sait pas que cet homme a connu le même traumatisme que lui, le même jour que lui. Le choix de Mike W. Barr d’informer uniquement le lecteur de ce « parallèle déviant », et cela d’entrée de jeu, est assez original pour une série de détective, où l’on voit plus souvent le héros ou le narrateur donner ou présenter les indices de ses déductions au fil de l’eau ou en fin d’épisode. Cela montre bien que c’est surtout l’enquête de Wrath qui est mise avant, pour accentuer encore plus la ressemblance (intellect, capacité physique, costume). En cela, ce vilain éphémère est un reflet différent de Batman de ceux que peuvent proposer d’autres ennemis comme le Joker (rappelons juste que ce récit est de 1984).
L’auteur part sur le postulat qu’en subissant un tel traumatisme en étant enfant, il est évidemment possible de mal tourner. Néanmoins, sa réflexion n’est pas aussi binaire et il y ajoute quand même quelques conditions. Le jeune futur Wrath n’est pas issu d’une famille riche, et n’a donc pas eu la chance d’avoir par la suite l’éducation de Bruce surtout en allant dans un orphelinat (la présence de la cigarette est déjà une forme de jugement de valeur), il n’a également pas été entouré et n’a pas eu autant d’affection que Bruce (et ce dès le départ, notamment avec Leslie). Je ne parle pas du modèle parental, dont il est difficile d’extrapoler des idées puisqu’il n’est pas évoqué mais cependant on sent bien que pour Barr, il y a un déséquilibre naturel et implicite qui fait forcément pencher la balance dès ce soir du 26 juin … Mais qui aurait pu être modifié avec un simple élément. La dernière scène entre Leslie Thompkins et Grayle Hudson, faisant écho au début de l’histoire, semble en être un exemple, surtout avec l’avant-dernière bulle de Batman.

Ce Batman Special d’une quarantaine de pages est très rythmé, les personnages ne semblant jamais s’arrêter. Ce format permet aux artistes de nous gratifier d’une belle scène de combat, avec un Michael Golden précis dans les gestes et les corps, et donnant beaucoup d’énergie. Pour cette scène, il a le temps de montrer les passants, l’homme de la rue mais aussi les personnes concernées, de voir leurs expressions évoluées. Et si Batman et Wrath sont le plus souvent inflexibles, même eux ont des moments de surprises éloquents.
Il y a également des mises en scènes intéressantes, des échos ou des hommages, dont celui évoqué ci-dessus entre Thompkins et Hudson, mais aussi d’autres, comme la case du lampadaire de Crime Alley. Il y a aussi des mises en perspective, où, à la fin de la présentation des deux personnages principaux, un Batman aérien se trouve en hauteur au milieu des buildings de Gotham, tandis que Wrath, acculé et en pleine lumière, dans une rue sordide.
Une réalisation donc plutôt réussie où on reprochera peut être seulement la difficulté de faire le lien physique entre le flic tuant les parents de Wrath et le commissaire Gordon. Mais peut être est-ce volontairement fait pour laisser une part de mystère ?

Parution française dans DC Saga présente #01 aux éditions Urban Comics.

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